La France compterait, selon les estimations, environ 65 000 ronds-points. Personne, pas même les experts, ne s’accorde vraiment sur un chiffre exact, ce qui est déjà assez savoureux pour un pays réputé pour son goût de la précision administrative.

    Ce qui est sûr, en revanche, c’est que nous en avons plus que n’importe quel autre pays au monde, et que chaque commune, aussi petite soit-elle, y voit une occasion de se raconter. Gramat n’échappe pas à la règle : la ville compte quatre ronds-points qui, mis bout à bout, forment une sorte de carte d’identité résumée de la commune.

    Des brebis, un bison, des chiens et leur maître, un cheval prêt à sauter un obstacle : quatre scènes trônent chacune sur leur îlot de bitume, comme des ambassadeurs un peu improbables du patrimoine local.

    Avant de partir à leur rencontre, un petit détour par l’histoire du rond-point à la française s’impose : parce que oui, c’est une invention française, et l’histoire vaut le coup.

    Le rond-point, une invention (très) française

    Contrairement à une idée reçue tenace, le rond-point n’est pas né dans la campagne anglaise.

    C’est à Paris, en 1906, que l’architecte-urbaniste Eugène Hénard invente ce qu’il appelle alors le « carrefour à giration », pour régler les encombrements autour de la place de l’Étoile, là où pas moins de douze avenues se croisent sous l’Arc de Triomphe.

    L’idée : occuper le centre du carrefour pour empêcher les véhicules de s’y percuter, et les faire tourner autour au lieu de les faire se croiser.

    Le concept doit d’ailleurs beaucoup, plus en amont, aux jardins à la française des 17ème et 18ème siècles, où l’on aménageait déjà des places circulaires aux points de convergence des allées.

    L’invention de Hénard reste pourtant longtemps une curiosité parisienne. Il faudra attendre la fin des années 1970, et surtout les années 1980, pour voir le giratoire se généraliser en France.

    Un tournant précis peut même être daté : le 1er mai 1984, une nouvelle règle du code de la route impose la priorité à l’anneau plutôt qu’aux véhicules entrants.

    Le "carrefour à giration" inventé par Eugène Hénard
    Le panneau de carrefour à sens giratoire et panonceau "Vous n'avez pas la priorité" (supprimé en 2002)

    Un panneau flambant neuf, orné de la mention un brin abrupte « Vous n’avez pas la priorité », fait alors son apparition à l’entrée de chaque giratoire, et y restera jusqu’au début des années 2000.

    Combinée à la généralisation des limitations de vitesse en 1974, cette réforme change la donne : les ronds-points, réputés réduire fortement les collisions les plus graves en imposant le ralentissement, essaiment dans les années 1990-2000 à un rythme soutenu.

    Résultat : la France en compte aujourd’hui plus qu’aucun autre pays au monde, un record qui vaudrait à certains départements, comme la Loire-Atlantique, plusieurs milliers de giratoires à eux seuls.

    Le saviez-vous ?

    Petite précision de vocabulaire pour briller en société : la différence entre « rond-point » et « carrefour giratoire » n’est pas qu’une question de mot, c’est une vraie règle de priorité :

    • Un carrefour giratoire (le terme technique correct) donne la priorité aux véhicules déjà engagés sur l’anneau : ceux qui veulent y entrer doivent céder le passage, une règle généralisée en France depuis le 1er mai 1984.
    • Un rond-point, dans son sens technique d’origine, applique au contraire la priorité à droite classique, où ce sont les véhicules qui entrent qui sont prioritaires sur ceux qui circulent déjà. Un vestige de cette ancienne règle subsiste d’ailleurs en plein Paris, sur la place de l’Étoile, qui n’a jamais adopté la priorité à l’anneau.

    Dans l’usage courant, plus personne ne fait cette différence : « rond-point » est devenu le mot générique pour les deux.

    Un vrai sport national, en somme, et un motif de fierté locale : de nombreux élus y ont vu très tôt l’occasion d’embellir l’entrée de leur commune, transformant l’îlot central en vitrine. c’est un « déchaînement ornemental et floral », comme l’écrit joliment le chercheur en architecture Eric Alonzo, où se côtoient statues, fontaines et symboles du terroir.

    Une passion nationale poussée si loin qu’en 2018, ces mêmes ronds-points sont devenus, le temps du mouvement des Gilets jaunes, des lieux de vie à part entière (cabanes, feux de bois, repas partagés) transformant ces non-lieux périurbains en agoras improvisées.

    C’est dans cette tradition bien française du giratoire décoratif que s’inscrivent les quatre ronds-points de Gramat : ici, on a choisi de raconter la ville.

    Les quatre carrefours giratoires de Gramat

    Quatre ronds-points, quatre facettes de Gramat : c’est parti pour la visite, un giratoire à la fois.

    1 Giratoire du Tumulus : au galop vers l’hippodrome

    L’aménagement de ce rond-point consiste en une statue d’un cheval et son jockey s’apprêtant à sauter un obstacle.

    C’est l’association Gramat Courses Hippiques qui a commandé cette réalisation.

    La sculpture est signée André Debru, sculpteur aveyronnais sur métal installé aux Costes-Gozon.

    Elle pèse plus d’une tonne et elle est entièrement composée de pièces métalliques de récupération : chaînes, disques de frein, soupapes, amortisseurs, engrenages, lames de tronçonneuse…

    Le cheval regarde précisément en direction du champ de courses du Tumulus tout proche (le seul du département du Lot), où le Pari mutuel organise des réunions hippiques depuis 1895.

    Les tribunes actuelles, elles, ont été bâties dans les années 1920 et accueillent encore aujourd’hui, chaque été, les courses traditionnelles de la ville (prochaine édition : 2 et 3 août 2026).

    Un rond-point qui ne joue donc pas les figurants : il annonce littéralement la couleur avant même d’arriver sur place.

    2 Giratoire des Écoles : les chiens de la Gendarmerie à l’honneur

    L’aménagement du giratoire des Écoles a été inauguré juste avant le passage du Tour de France 2022. Sa réalisation revient aux services techniques de la ville. Les sculptures portent la signature d’André Debru, le même sculpteur aveyronnais qui a réalisé celle du rond-point du Tumulus.

    L’hommage aux chiens et à leurs maîtres n’a rien de surprenant pour une ville qui héberge, depuis 1945, le seul centre en France dédié à la formation des équipes cynophiles de la Gendarmerie nationale.

    Le CNICG (Centre national d’instruction cynophile de la gendarmerie) s’étend sur 14 hectares et compte 9 chenils, pour environ 350 stagiaires et leurs chiens (principalement des bergers belges malinois) formés chaque année à la recherche de personnes, à la détection de stupéfiants, d’armes ou d’explosifs, entre autres compétences hautement techniques.

    Un centre en pleine expansion, puisqu’un chenil supplémentaire est déjà prévu, et qui ambitionne de devenir une référence reconnue à l’international.

    Il y a d’ailleurs quelque chose d’assez juste dans le fait que ce rond-point porte le nom d’« école » : à Gramat, ce sont bien les chiens qui vont en cours !

    Mon conseil : vous pouvez assister aux démonstrations cynophiles gratuites qui ont lieu en juillet-août chaque jeudi à 10h (depuis 2026) au CNICG : obéissance, refus d’appât, parcours obstacles, mordant…

    3 Giratoire de Soulié : le Parc Animalier de Gramat assure le spectacle

    C’est par ce giratoire de Soulié que tout a commencé : le tout premier des quatre ronds-points thématiques de Gramat, réalisé en partenariat avec le Parc animalier, y installait à l’origine un ours.

    Depuis 2024, c’est un bison qui a pris sa place, un animal tout aussi emblématique du parc, sculpté par Christian Cébé, artiste sur fer installé à Sérilhac, en Corrèze.

    La statue reste la propriété du Parc animalier, qui l’a lui-même fait installer.

    Cette petite rotation d’espèces n’est pas sans rappeler celle du parc lui-même, à quelques minutes de là : sur 40 hectares de causse ombragé, plus de 150 espèces sauvages et domestiques y cohabitent, du loup discret à l’ours brun en passant par le lynx, la loutre d’Europe et, donc, le bison.

    Le parc cultive aussi une seconde vocation, moins spectaculaire mais tout aussi précieuse : celle de conservatoire de races domestiques anciennes, menacées de disparition ailleurs.

    Et pour 2026, une nouveauté attend les visiteurs les plus téméraires : la possibilité de dormir au cœur même de l’enclos des loups.

    De quoi donner un peu de contexte à ce bison qui veille, imperturbable, sur les voitures qui tournent autour de lui.

    4 Giratoire de la Caselle : l’agneau du Quercy monte la garde

    À l’entrée de Gramat (en venant de Brive), le giratoire de la Caselle accueille cinq brebis caussenardes en acier inoxydable, offertes à la commune par l’association Agneau Fermier du Quercy pour fêter ses 40 ans.

    Les sculptures sont signées André Debru, le même sculpteur aveyronnais que celui du cheval et son jockey au giratoire du Tumulus.

    L’accueil du public a été particulièrement chaleureux : on a salué le réalisme des postures, jusqu’à cette brebis positionnée, très naturellement, à l’une des portes de l’enclos imaginaire du rond-point, ainsi que l’inox qui capte et renvoie la lumière du soleil.

    Le choix du sujet n’a rien d’anecdotique dans une ville qui se revendique elle-même « capitale du Causse et de la brebis caussenarde ».

    Cette race locale, que l’on surnomme affectueusement « brebis à lunettes » à cause des taches sombres qui cernent ses yeux, arpente les causses calcaires du Lot depuis des générations. Elle donne naissance à l’agneau fermier du Quercy, une viande dont la réputation ne date pas d’hier : on la mentionne déjà, avec éloge, dans des écrits de 1770.

    Sa production, structurée aujourd’hui par une association de 206 éleveurs, est intégrée depuis 1991 dans la démarche Label Rouge et a obtenu l’IGP en 1996. Elle est commercialisée dans 160 points de vente à travers la France, jusqu’à la Réunion, pour environ 35 000 agneaux traités chaque année.

    Un rond-point pastoral, donc, mais qui a de solides états de service économiques derrière lui.

    Bonus sur le Causse de Gramat, à Rocamadour

    5 Giratoire du Réveillon : une chèvre en embuscade vers Rocamadour

    En sortant de Gramat en direction de Rocamadour, un cinquième rond-point mérite le détour, même s’il n’est plus tout à fait gramatois.

    Le giratoire du Réveillon, sur la commune de Rocamadour, met en scène quatre panneaux en fer forgé évoquant l’AOP rocamadour, ainsi qu’une colonne en pierre calcaire de Lens ornée, sur son flanc, d’un ramage de chêne et surmontée d’une chèvre qui semble s’étirer pour venir en brouter le feuillage.

    L’œuvre a été réalisée par le sculpteur David Léger.

    L’aménagement a été pensé comme une vitrine : il offre une visibilité de choix à ce fromage de chèvre au lait cru, commercialisé à hauteur d’environ 1 200 tonnes par an (38 millions de fromage Rocamadour en une année !).

    De quoi donner un peu de matière à cette chèvre en équilibre précaire sur son perchoir : derrière l’anecdote sculpturale, c’est toute une filière qui se joue aussi sur ce rond-point-là.

    Cinq ronds-points, donc, pour résumer tout un territoire : les Causses du Quercy tiennent visiblement plus de choses qu’on ne l’imagine dans un simple îlot de bitume.

    Et si le cheval du Tumulus regarde vers Bio, ce n’est peut-être pas un hasard : c’est justement là, à quelques kilomètres de Gramat, que se niche Le Pech de Vigne.

    Peut-être une jolie excuse pour prolonger la visite et faire, sans se presser, le tour de tous les ronds-points de la région !

    Terrasse ensoleillée et jardin fleuri du gîte Le Pech de Vigne dans le Lot, un espace extérieur paisible avec salon de jardin pour des vacances au calme en pleine nature

    Questions fréquentes

    Quatre, aménagés sur la déviation de la RD 840 : le Tumulus (courses hippiques), les Écoles (CNICG), Soulié (Parc animalier) et la Caselle (Agneau du Quercy). Un cinquième, en dehors de la commune sur la route de Rocamadour, met à l’honneur le fromage AOP rocamadour.

    Deux artistes principalement : André Debru, sculpteur aveyronnais sur métal, auteur des brebis de la Caselle et du cheval du Tumulus ; et Christian Cébé, sculpteur sur fer installé en Corrèze, auteur du bison de Soulié. La chèvre du giratoire du Réveillon, vers Rocamadour, est signée David Léger.

    Le rond-point (ou carrefour giratoire) est une invention française, imaginée par l’urbaniste Eugène Hénard en 1906 à Paris. Généralisé après la réforme du code de la route de 1984, il équipe aujourd’hui la France plus qu’aucun autre pays au monde.

    Techniquement, un carrefour giratoire donne la priorité aux véhicules déjà engagés sur l’anneau, tandis qu’un rond-point, au sens technique d’origine, applique la priorité à droite classique. Dans l’usage courant, les deux termes sont devenus interchangeables.

    À propos de l’auteur

    Habitant du Lot depuis 7 ans, Pascal est propriétaire et hébergeur du gîte 4 étoiles Le Pech de Vigne à Bio. Il est l’auteur de l’ensemble des contenus du site et partage, à travers ses articles, son expérience du territoire, ses conseils de visite et ses coups de cœur locaux. Découvrez le projet du Pech de Vigne et l’histoire d’Isabelle et Pascal.